Cornélius
Castoriadis est un philosophe, économiste et psychanalyste français du
siècle dernier dont le propos reste totalement d'actualité. Ce billet est
l'occasion de découvrir ou de redécouvrir ce penseur qui promouvait
l'éducation citoyenne.
la citoyenneté
Il y a la merveilleuse phrase d’Aristote : « Qui est
citoyen ? Est citoyen quelqu’un qui est capable de gouverner et d’être
gouverné. » Il y a des millions de citoyens en France. Pourquoi ne
seraient-ils pas capables de gouverner ? Parce que toute la vie politique
vise précisément à le leur désapprendre, à les convaincre qu’il y a des experts
à qui il faut confier les affaires. Il y a donc une contre-éducation politique.
Alors que les gens devraient s’habituer à exercer toutes sortes de
responsabilités et à prendre des initiatives, ils s’habituent à suivre ou à
voter pour des options que d’autres leur présentent. Et comme les gens sont
loin d’être idiots, le résultat, c’est qu’ils y croient de moins en moins et
qu’ils deviennent cyniques.
Dans les sociétés modernes, depuis les révolutions américaine (1776) et
française (1789) jusqu’à la seconde guerre mondiale (1945) environ, il y avait
un conflit social et politique vivant. Les gens s’opposaient, manifestaient
pour des causes politiques. Les ouvriers faisaient grève, et pas toujours pour
de petits intérêts corporatistes. Il y avait de grandes questions qui
concernaient tous les salariés. Ces luttes ont marqué ces deux derniers
siècles.
On observe un recul de l’activité des gens. C’est un cercle vicieux. Plus
les gens se retirent de l’activité, plus quelques bureaucrates, politiciens,
soi-disant responsables, prennent le pas. Ils ont une bonne
justification : « Je prends l’initiative parce que les gens ne font
rien. » Et plus ils dominent, plus les gens se disent : « C’est
pas la peine de s’en mêler, il y en a assez qui s’en occupent, et puis, de
toute façon, on n’y peut rien. »
le capitalisme
Si le capitalisme avait été laissé à lui-même, il se serait effondré cent
fois. Il y aurait eu une crise de surproduction tous les ans. Pourquoi ne
s’est-il pas effondré ? Parce que les travailleurs ont lutté, ont imposé
des augmentations de salaire, ont créé d’énormes marchés de consommation
interne. Ils ont imposé des réductions du temps de travail, ce qui a absorbé
tout le chômage technologique. On s’étonne maintenant qu’il y ait du chômage.
Mais depuis 1940 le temps de travail n’a pas diminué.
Les libéraux nous disent : « Il faut faire confiance au
marché. » Mais les économistes académiques eux-mêmes ont réfuté cela dès
les années 30. Ces économistes n’étaient pas des révolutionnaires, ni des
marxistes ! Ils ont montré que tout ce que racontent les libéraux sur les
vertus du marché, qui garantirait la meilleure allocation possible des
ressources, la distribution des revenus la plus équitable, ce sont des
aberrations ! Tout cela a été démontré.
la démocratie
L’idée selon laquelle il n’y a pas de spécialiste de la politique et que les
opinions se valent est la seule justification raisonnable du principe
majoritaire. Donc, chez les Grecs, le peuple décide et les magistrats sont
tirés au sort ou désignés par rotation. Pour les activités spécialisées -
construction des chantiers navals, des temples, conduite de la guerre -, il
faut des spécialistes. Ceux-là, on les élit. C’est cela, l’élection. Election
veut dire « choix des meilleurs ». Là intervient l’éducation du peuple. On
fait une première élection, on se trompe, on constate que, par exemple,
Périclès est un déplorable stratège, eh bien on ne le réélit pas ou on le
révoque.
Mais il faut que la doxa soit cultivée. Et comment une doxa concernant le
gouvernement peut-elle être cultivée ? En gouvernant. Donc la démocratie -
c’est important - est une affaire d’éducation des citoyens, ce qui n’existe pas
du tout aujourd’hui.
la politique et l'économie
Récemment, un magazine a publié une statistique indiquant que 60 % des
députés, en France, avouent ne rien comprendre à l’économie. Des députés qui
décident tout le temps ! En vérité, ces députés, comme les ministres, sont
asservis à leurs techniciens. Ils ont leurs experts, mais ils ont aussi des
préjugés ou des préférences. Si vous suivez de près le fonctionnement d’un
gouvernement, d’une grande bureaucratie, vous voyez que ceux qui dirigent se
fient aux experts, mais choisissent parmi eux ceux qui partagent leurs
opinions. C’est un jeu complètement stupide et c’est ainsi que nous sommes
gouvernés.
Les institutions actuelles repoussent, éloignent, dissuadent les gens de
participer aux affaires. Alors que la meilleure éducation en politique, c’est
la participation active, ce qui implique une transformation des institutions
qui permette et incite à cette participation.
L’éducation devrait être beaucoup plus axée vers la chose commune. Il
faudrait comprendre les mécanismes de l’économie, de la société, de la
politique, etc. Les enfants s’ennuient en apprenant l’histoire alors que c’est
passionnant. Il faudrait enseigner une véritable anatomie de la société
contemporaine, comment elle est, comment elle fonctionne. Apprendre à se
défendre des croyances, des idéologies.
l'écologie
Or, aujourd’hui, il y a une libération dans tous les sens du terme par
rapport aux contraintes de la socialisation des individus. On est entré dans
une époque d’illimitation dans tous les domaines, et c’est en cela que nous
avons le désir d’infini. Cette libération est en un sens une grande conquête.
Il n’est pas question de revenir aux sociétés de répétition. Mais il faut aussi
- et c’est un très grand thème - apprendre à s’autolimiter, individuellement et
collectivement. La société capitaliste est une société qui court à l’abîme, à
tous points de vue, car elle ne sait pas s’autolimiter. Et une société vraiment
libre, une société autonome, doit savoir s’autolimiter, savoir qu’il y a des
choses qu’on ne peut pas faire ou qu’il ne faut même pas essayer de faire ou
qu’il ne faut pas désirer.
Nous vivons sur cette planète que nous sommes en train de détruire, et quand
je prononce cette phrase je songe aux merveilles, je pense à la mer Egée, je
pense aux montagnes enneigées, je pense à la vue du Pacifique depuis un coin
d’Australie, je pense à Bali, aux Indes, à la campagne française qu’on est en
train de désertifier. Autant de merveilles en voie de démolition. Je pense que
nous devrions être les jardiniers de cette planète. Il faudrait la cultiver. La
cultiver comme elle est et pour elle-même. Et trouver notre vie, notre place
relativement à cela. Voilà une énorme tâche. Et cela pourrait absorber une
grande partie des loisirs des gens, libérés d’un travail stupide, productif,
répétitif, etc. Or cela est très loin non seulement du système actuel mais de
l’imagination dominante actuelle. L’imaginaire de notre époque, c’est celui de
l’expansion illimitée, c’est l’accumulation de la camelote - une télé dans
chaque chambre, un micro-ordinateur dans chaque chambre -, c’est cela qu’il
faut détruire. Le système s’appuie sur cet imaginaire- là.
Extraits d'un entretien avec Cornélius Castoriadis paru dans le Monde Diplomatique en août 1998.