si, c'est vrai !

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lundi 26 janvier 2009

l'écologie doit s'émanciper de la sphère individuelle

Le pacte écologique de Nicolas Hulot a fait grand bruit pendant la campagne présidentielle française mais n'a rien donné, le rapport Stern été largement relayé par les média mais n'a pas (encore ?) été suivi d'effets, le grenelle de l'environnement contraste avec les mesures de relance initiées récemment par le gouvernement français. Jusqu'à présent, les grandes initiatives en faveur de l'écologie n'ont pas débouché sur des résultats concrets.

Dans ce contexte, on serait tenté de déserter le terrain politique et médiatique pour se concentrer sur les initiatives individuelles. Cependant, plusieurs voix s'élèvent pour affirmer que pour sauver la planète, les petits gestes ne suffisent pas.

Le rapport Stern montre qu'il est urgent d'agir afin que l'humanité limite ses émissions de gaz à effet de serre avant que le changement climatique n'induise de trop nombreux changements dans notre environnement. Or notre objectif n'est pas de diminuer individuellement notre empreinte écologique un petit peu plus chaque année, mais bien d'arriver collectivement à une empreinte écologique durable, et ce dans une durée limitée ! Même si la démarche écologique commence souvent par des initiatives individuelles, elle doit nécessairement se traduire, à un moment ou à un autre, par des choix collectifs donc politiques (au sens du vivre ensemble).

Le petit pas individuel est certes une avancée sur la voie de la durabilité, mais uniquement s'il est suivi d'autres pas, uniquement si on a conscience de l'état global de l'environnement et des progrès qu'il reste à faire à chacun pour adopter un mode de vie durable. Le pire danger est bien qu'un premier pas soit aussi le dernier, juste un moyen de se donner bonne conscience à peu de frais.

Alors, à tous ceux qui se donnent bonne conscience en fermant le robinet pendant qu'ils se lavent les dents et attendent que tout le monde en fasse autant pour faire un deuxième pas, sachez que l'urgence n'attend pas, surtout quand l'auteur même du rapport Stern, Nicholas Stern, reconnaît avoir « gravement sous-estimé » l’ampleur des risques climatiques !

Finalement, quand on marche, il est quand même essentiel de savoir vers quel objectif on marche, non ?

vendredi 9 janvier 2009

l'histoire des choses, l'histoire des idées

Nous sommes dans une société de consommation, une société de consommation de biens physiques. Le cycle de vie de ces biens physiques suit le processus suivant :

  • extraction des matières premières
  • production des biens physiques
  • distribution des biens physiques (commercialisation)
  • consommation des biens physiques (utilisation)
  • et enfin élimination des biens physiques

Le cycle de vie suit donc un processus linéaire alors que nous vivons sur une planète dont les ressources sont finies (dans le sens où elles ne sont pas infinies). Ce cycle de vie n'est donc pas durable dans la mesure où nous finirons tôt ou tard par manquer de matières premières et par être saturés de déchets.

Le défi qu'il nous faut relever est de parvenir à remplacer ce cycle de vie linéaire par un cycle de vie cyclique (l'expression cycle de vie cyclique peut paraître redondante mais elle montre à quelle point l'expression cycle de vie linéaire est dénuée de sens) où l'élimination des biens physique consiste à fournir des matières premières nécessaire à la production de nouveaux produits. On évite ainsi l'extraction de matières premières (ce qui diminue notre pression sur l'environnement) et l'accumulation de déchets (qui contribue aussi à dégrader l'environnement). Une des bases de notre société doit être le recyclage !

Cette problématique est très clairement présentée dans le petit film Story of stuff qui vous offre 20 minutes de bon sens.

Pour aller plus loin, on pourrait imaginer de passer d'une société de consommation de biens physiques à une société de consommation d'idées. En effet, une idée ne coûte pas cher à produire (la matière grise remplace les matières premières), une idée se distribue facilement (elle se multiplie à chaque fois qu'elle est donnée), une idée se consomme à volonté (il faut juste un peu de temps pour y penser) et enfin une idée n'a pas besoin d'être éliminée (elle sera naturellement éliminée lorsque plus personne n'y pensera).

Or, si une croissance infinie des biens physiques est illusoire du fait des ressources limitées disponibles sur notre planète, une croissance spirituelle (non pas dans le sens strictement religieux, mais dans le sens de l'esprit) n'est limitée que par notre capacité à penser ! Il faut donc dépasser le débat lié aux objets et à leur nécessaire recyclage pour s'approprier le débat de l'éducation populaire.

L'éducation populaire est un courant d'idées qui milite pour une diffusion de la connaissance au plus grand nombre afin de permettre à chacun de s'épanouir et de trouver la place de citoyen qui lui revient. En France, l'éducation populaire était sur le point de devenir un projet d'envergure nationale après la seconde guerre mondiale quand la cinquième république l'a stoppé net. Pour en savoir plus, lisez le livre de Franck Lepage : L’éducation populaire, Monsieur, ils n’en ont pas voulu... qui est également proposé en spectacle et en dvd auprès de la scop le pavé.

mercredi 26 novembre 2008

stopper la montée de l'insignifiance

Cornélius Castoriadis est un philosophe, économiste et psychanalyste français du siècle dernier dont le propos reste totalement d'actualité. Ce billet est l'occasion de découvrir ou de redécouvrir ce penseur qui promouvait l'éducation citoyenne.

la citoyenneté

Il y a la merveilleuse phrase d’Aristote : « Qui est citoyen ? Est citoyen quelqu’un qui est capable de gouverner et d’être gouverné. » Il y a des millions de citoyens en France. Pourquoi ne seraient-ils pas capables de gouverner ? Parce que toute la vie politique vise précisément à le leur désapprendre, à les convaincre qu’il y a des experts à qui il faut confier les affaires. Il y a donc une contre-éducation politique. Alors que les gens devraient s’habituer à exercer toutes sortes de responsabilités et à prendre des initiatives, ils s’habituent à suivre ou à voter pour des options que d’autres leur présentent. Et comme les gens sont loin d’être idiots, le résultat, c’est qu’ils y croient de moins en moins et qu’ils deviennent cyniques.

Dans les sociétés modernes, depuis les révolutions américaine (1776) et française (1789) jusqu’à la seconde guerre mondiale (1945) environ, il y avait un conflit social et politique vivant. Les gens s’opposaient, manifestaient pour des causes politiques. Les ouvriers faisaient grève, et pas toujours pour de petits intérêts corporatistes. Il y avait de grandes questions qui concernaient tous les salariés. Ces luttes ont marqué ces deux derniers siècles.

On observe un recul de l’activité des gens. C’est un cercle vicieux. Plus les gens se retirent de l’activité, plus quelques bureaucrates, politiciens, soi-disant responsables, prennent le pas. Ils ont une bonne justification : « Je prends l’initiative parce que les gens ne font rien. » Et plus ils dominent, plus les gens se disent : « C’est pas la peine de s’en mêler, il y en a assez qui s’en occupent, et puis, de toute façon, on n’y peut rien. »

le capitalisme

Si le capitalisme avait été laissé à lui-même, il se serait effondré cent fois. Il y aurait eu une crise de surproduction tous les ans. Pourquoi ne s’est-il pas effondré ? Parce que les travailleurs ont lutté, ont imposé des augmentations de salaire, ont créé d’énormes marchés de consommation interne. Ils ont imposé des réductions du temps de travail, ce qui a absorbé tout le chômage technologique. On s’étonne maintenant qu’il y ait du chômage. Mais depuis 1940 le temps de travail n’a pas diminué.

Les libéraux nous disent : « Il faut faire confiance au marché. » Mais les économistes académiques eux-mêmes ont réfuté cela dès les années 30. Ces économistes n’étaient pas des révolutionnaires, ni des marxistes ! Ils ont montré que tout ce que racontent les libéraux sur les vertus du marché, qui garantirait la meilleure allocation possible des ressources, la distribution des revenus la plus équitable, ce sont des aberrations ! Tout cela a été démontré.

la démocratie

L’idée selon laquelle il n’y a pas de spécialiste de la politique et que les opinions se valent est la seule justification raisonnable du principe majoritaire. Donc, chez les Grecs, le peuple décide et les magistrats sont tirés au sort ou désignés par rotation. Pour les activités spécialisées - construction des chantiers navals, des temples, conduite de la guerre -, il faut des spécialistes. Ceux-là, on les élit. C’est cela, l’élection. Election veut dire « choix des meilleurs ». Là intervient l’éducation du peuple. On fait une première élection, on se trompe, on constate que, par exemple, Périclès est un déplorable stratège, eh bien on ne le réélit pas ou on le révoque.

Mais il faut que la doxa soit cultivée. Et comment une doxa concernant le gouvernement peut-elle être cultivée ? En gouvernant. Donc la démocratie - c’est important - est une affaire d’éducation des citoyens, ce qui n’existe pas du tout aujourd’hui.

la politique et l'économie

Récemment, un magazine a publié une statistique indiquant que 60 % des députés, en France, avouent ne rien comprendre à l’économie. Des députés qui décident tout le temps ! En vérité, ces députés, comme les ministres, sont asservis à leurs techniciens. Ils ont leurs experts, mais ils ont aussi des préjugés ou des préférences. Si vous suivez de près le fonctionnement d’un gouvernement, d’une grande bureaucratie, vous voyez que ceux qui dirigent se fient aux experts, mais choisissent parmi eux ceux qui partagent leurs opinions. C’est un jeu complètement stupide et c’est ainsi que nous sommes gouvernés.

Les institutions actuelles repoussent, éloignent, dissuadent les gens de participer aux affaires. Alors que la meilleure éducation en politique, c’est la participation active, ce qui implique une transformation des institutions qui permette et incite à cette participation.

L’éducation devrait être beaucoup plus axée vers la chose commune. Il faudrait comprendre les mécanismes de l’économie, de la société, de la politique, etc. Les enfants s’ennuient en apprenant l’histoire alors que c’est passionnant. Il faudrait enseigner une véritable anatomie de la société contemporaine, comment elle est, comment elle fonctionne. Apprendre à se défendre des croyances, des idéologies.

l'écologie

Or, aujourd’hui, il y a une libération dans tous les sens du terme par rapport aux contraintes de la socialisation des individus. On est entré dans une époque d’illimitation dans tous les domaines, et c’est en cela que nous avons le désir d’infini. Cette libération est en un sens une grande conquête. Il n’est pas question de revenir aux sociétés de répétition. Mais il faut aussi - et c’est un très grand thème - apprendre à s’autolimiter, individuellement et collectivement. La société capitaliste est une société qui court à l’abîme, à tous points de vue, car elle ne sait pas s’autolimiter. Et une société vraiment libre, une société autonome, doit savoir s’autolimiter, savoir qu’il y a des choses qu’on ne peut pas faire ou qu’il ne faut même pas essayer de faire ou qu’il ne faut pas désirer.

Nous vivons sur cette planète que nous sommes en train de détruire, et quand je prononce cette phrase je songe aux merveilles, je pense à la mer Egée, je pense aux montagnes enneigées, je pense à la vue du Pacifique depuis un coin d’Australie, je pense à Bali, aux Indes, à la campagne française qu’on est en train de désertifier. Autant de merveilles en voie de démolition. Je pense que nous devrions être les jardiniers de cette planète. Il faudrait la cultiver. La cultiver comme elle est et pour elle-même. Et trouver notre vie, notre place relativement à cela. Voilà une énorme tâche. Et cela pourrait absorber une grande partie des loisirs des gens, libérés d’un travail stupide, productif, répétitif, etc. Or cela est très loin non seulement du système actuel mais de l’imagination dominante actuelle. L’imaginaire de notre époque, c’est celui de l’expansion illimitée, c’est l’accumulation de la camelote - une télé dans chaque chambre, un micro-ordinateur dans chaque chambre -, c’est cela qu’il faut détruire. Le système s’appuie sur cet imaginaire- là.

Extraits d'un entretien avec Cornélius Castoriadis paru dans le Monde Diplomatique en août 1998.