Nonobstant le fait que l'objectif de Jacques Sapir semble se limiter à
renouer avec la croissance, cet économiste prend le recul nécessaire pour
inscrire les évolutions de la politique sociale et économique de la France dans
le courant des révolutions conservatrices des Etats-Unis et de la
Grande-Bretagne à partir des années 80.
La crise financière met aussi en lumière une forte hétérogénéité des
situations et des réactions au sein des économies occidentales et souligne
ainsi la diversité des modèles de capitalisme et de leurs réponses à une même
perturbation. La globalisation de l’économie n’a pas été son unification,
contrairement à ce qui a été prétendu.
Le « modèle américain », avec ses « clones » souvent donnés
en exemple ces dernières années (Grande-Bretagne et Espagne), apparaît comme la
première victime de la crise. Ce « modèle » a émergé à la fin des
années 1970 et au début des années 1980 dans un contexte marqué à la fois par
les tendances à la stagflation (combinaison de faible croissance et
d’inflation) et les « révolutions conservatrices » associées à R.
Reagan et M. Thatcher. Dans ce contexte, il s’est agi de réduire la part des
salaires dans le partage de la valeur ajoutée afin d’accroître le taux de
profit et, comme il était alors espéré, ranimer la croissance. La
« politique de l’offre » soutenait en effet que l’investissement et
la croissance étaient déterminés non par les perspectives de demande solvable
(déterminées par la masse salariale) mais par les anticipations de profit et
surtout du taux de profit.
Le raisonnement s’est appuyé sur la contre-révolution monétariste qui a
cherché à rétablir la légitimité de la pensée économique néo-classique, avec en
particulier son refus absolu de l’incertitude et son attachement fondamental à
une hypothèse de comportement « rationnel » (au sens de la
maximisation d’une utilité anticipée) de la part des agents. Ce discours, qui
n’était pas sans de nombreuses incohérences internes, impliquait aussi un refus
de toute hypothèse réaliste (ce qui avait été théorisé par Milton Friedman dès
1953), et un enfermement dans un cadre de plus en plus dogmatique. La théorie
économique qui sous-tend la mise en place des politiques issues des
« révolutions conservatrices », en raison de la clôture dogmatique qu’elle
implique, acquiert rapidement toutes les caractéristiques d’une « fausse
science », soit d’un discours purement idéologique exprimé dans un vocabulaire
à l’apparence scientifique, mais totalement dépourvu de possibilité de
vérification et méthodologiquement incohérent.
La mise en place d’une véritable « contre-révolution » dans le
domaine des politiques économiques est donc allé de pair avec une régression
profonde de la science économique, du moins en ce qui concerne son courant
dominant ou « orthodoxe ». L’écart entre la dimension normative et
prescriptive du discours économique et ses fondements analytiques de nature
scientifique n’a cessé de s’accroître depuis les années 1980. Cet écart était
une nécessité politique dans la mesure où les avancées de la recherche
respectant les règles méthodologiques de la vérification scientifique
montraient progressivement toute la validité des hypothèses keynésiennes les
plus radicales, contre lesquelles se construisaient les politiques économiques
mises en oeuvre durant ces années.
Pour obtenir le résultat qu’elles recherchaient, ces politiques se sont
appuyées sur plusieurs leviers. L’ouverture internationale des économies a été
certainement l’un des plus efficaces, une fois libéralisés les mouvements de
capitaux. Ces derniers permettaient des gains de productivité important dans
des pays où les coûts salariaux directs et indirects étaient très faibles,
provoquant à travers un effet de concurrence induit par le libre-échange une
puissante déflation salariale dans les pays de tradition keynésienne.
La libéralisation financière apparaît alors comme le complément nécessaire
de ces politiques. En permettant aux capitaux de se déplacer sans contrôle, on
créait le contexte d’un assujettissement de la production matérielle aux
impératifs de rendement des activités spéculatives. C’était très exactement ce
que Keynes avait voulu éviter quand, songeant à l’organisation économique du
monde après la Seconde Guerre Mondiale, il insiste de manière très explicite
sur la nécessité de contrôler les mouvements de capitaux et de limiter la
convertibilité des devises au simple compte courant, à l’exclusion du compte de
capital.
Une fois actée la libéralisation financière, il convenait de retirer aux
gouvernements l’instrument de la politique monétaire, à travers le dogme de
l’indépendance des banques centrales. Il faut ici reconnaître que, dans une
économie internationale où les flux de capitaux – en particulier à court terme
– ont été complètement libéralisés, les marges de manoeuvre pour une politique
monétaire autonome sont très limitées par les pressions spéculatives. Dès lors,
le problème central devient celui de la « réputation » de la banque
centrale, même si cette notion n’a pas de fondement scientifique une fois que
l’on admet l’instabilité des hiérarchies des préférences individuelles.
En fait, l’influence de ces politiques s’est étendue bien au-delà des
gouvernements conservateurs. La part des salaires dans la valeur ajoutée baisse
aussi vite en France, sous un gouvernement socialiste, qu’aux Etats-Unis dans
le cours des années 1980. On est donc en présence d’un mouvement global, qui
cependant prend des formes assez différentes suivant les pays en fonction des
rapports de force sociaux, mais aussi des traditions historiques et de la
nature des institutions économiques. Les différences très substantielles dans
l’endettement des ménages que l’on note aujourd’hui, mais aussi dans le degré
d’inégalité de la répartition du revenu, la persistance plus ou moins marquée
de systèmes de patrimoine collectif à travers des services publics non
privatisés et des systèmes de protection sociale généralistes, induisent des
modèles de capitalisme substantiellement différents.
Ces différences ont été présentées par les idéologues libéraux comme des
éléments de « retard » par rapport à la « norme » que le
« modèle américain » était censé représenter. Ce dernier semblait en
mesure de fournir une forte croissance avec un taux de chômage très faible. La
pression qu’exerce la combinaison du libre-échange et de la libéralisation
financière sur les économies qui n’ont pas adopté le « modèle
américain » se traduit alors par le glissement progressif de la dette
publique, dont des pays comme l’Italie et la Belgique sont des cas extrêmes,
mais que l’on retrouve aussi bien en France qu’en Allemagne.
La crise actuelle a cependant fourni la démonstration du caractère illusoire
de cette croissance, qui n’était pas soutenable à moyen terme.