En 1973, Ivan Illich publie un ouvrage intitulé énergie et équité
qui n'a rien perdu de sa fraicheur 37 ans plus tard. Le texte intégral est
disponible sur le site infokiosques.net.
Voici quelques extraits pour vous donner envie de lire l'ouvrage dans sa
totalité.
La crise de l'énergie qui nous menace :
Aujourd'hui il est devenu inévitable de parler d'une crise de l'énergie qui
nous menace. Cet euphémisme cache une contradiction et consacre une illusion.
Il masque la contradiction inhérente au fait de vouloir atteindre à la fois un
état social fondé sur l'équité et un niveau toujours plus élevé de croissance
industrielle. Il consacre l'illusion que la machine peut absolument remplacer
l'homme. Pour élucider cette contradiction et démasquer cette illusion, il faut
reconsidérer la réalité que dissimulent les lamentations sur la crise: en fait,
l'utilisation de hauts quanta d'énergie a des effets aussi destructeurs pour la
structure sociale que pour le milieu physique. Un tel emploi de l'énergie viole
la société et détruit la nature.
Prospective sur la société en l'an 2000 :
Les politiques de l'énergie qui seront appliquées dans les dix prochaines
années décideront de la marge de liberté dont jouira une société en l'an 2000.
Une politique de basse consommation d'énergie permet une grande variété de
modes de vie et de cultures. La technique moderne peut être économe en matière
d'énergie, elle laisse la porte ouverte à différentes options politiques. Si,
au contraire, une société se prononce pour une forte consommation d'énergie,
alors elle sera obligatoirement dominée dans sa structure par la technocratie
et, sous l'étiquette capitaliste ou socialiste, cela deviendra pareillement
intolérable.
La crise sociale qui en découle :
On croit souvent trouver un remède universel à ces maux dans l'hypothèse de
carburants non polluants et disponibles en abondance, mais c'est là retourner
au sophisme politique qui imagine pouvoir accorder, dans certaines conditions
politiques, le règne d'une équité et d'une consommation d'énergie également
illimitées. On confond bien-être et abondance énergétique, telle que l'énergie
nucléaire la promet pour 1990. Si nous acceptons cette vue illusoire, alors
nous tendrons à négliger toute limitation énergétique socialement motivée et à
nous laisser aveugler par des considérations écologiques : nous
accorderons à l'écologiste que l'emploi de forces d'origine non physiologique
pollue l'environnement, et nous ne verrons pas qu'au-delà d'un certain seuil,
les forces mécaniques corrompent le milieu social. Le seuil de la
désintégration sociale due aux grandes quantités d'énergie est indépendant du
seuil auquel la transformation de l'énergie se retourne en destruction
physique. Ce seuil, exprimé en kwh ou en calories, est sans doute peu élevé. Le
concept de quanta d'énergie socialement critiques doit d'abord être élucidé en
théorie avant qu'on puisse discuter la question politique de la consommation
d'énergie à laquelle une société doit limiter ses membres.
La fracture énergétique à travers le monde :
La quantité d'énergie consommée par tête qui représente un seuil critique
pour une société, se place dans un ordre de grandeur que peu de nations, sauf
la Chine de la révolution culturelle, ont pris en considération. Cet ordre de
grandeur dépasse largement le nombre de kwh dont disposent déjà les quatre
cinquièmes de l'humanité, et il reste très inférieur à l'énergie totale que
commande le conducteur d'une petite voiture de tourisme. Ce chiffre apparaît,
aux yeux du sur-consommateur comme a ceux du sous-consommateur, comme dépourvu
de sens. Pour les anciens élèves de n'importe quel collège, prétendre limiter
le niveau d'énergie revient à détruire l'un des fondements de leur conception
du monde. Pour la majorité des Latino-Américains, atteindre ce même niveau
d'énergie signifie accéder au monde du moteur. Les uns et les autres n'y
parviennent que difficilement. Pour les primitifs, l'abolition de l'esclavage
est subordonnée à l'introduction d'une technique moderne appropriée ; pour
les pays riches, le seul moyen d'éviter une exploitation encore plus dure
consiste à reconnaître l'existence d'un seuil de consommation d'énergie,
au-delà duquel la technique dictera ses exigences à la société. En matière
biologique comme en matière sociale, on peut digérer un apport calorique tant
qu'il reste dans la marge étroite qui sépare assez de trop.
Le financement de la recherche en détermine les conclusions :
A la paralysie de la société moderne, on donne le nom de crise de
l'énergie ; on ne peut la vaincre en augmentant l'input d'énergie. Pour la
résoudre, il faut d'abord écarter l'illusion que notre prospérité dépend du
nombre d'esclaves fournisseurs d'énergie dont nous disposons. A cet effet, il
faut déterminer le seuil au-delà duquel l'énergie corrompt, et unir toute la
communauté dans un procès politique qui atteigne ce savoir et fonde sur lui une
auto-limitation. Parce que ce genre de recherche va à l'opposé des travaux
actuels des experts comme des institutions, je lui donne le nom de
contre-recherche. Elle compte trois étapes. D'abord la nécessité de limiter la
consommation d'énergie par tête doit être reconnue comme un impératif théorique
et social. Ensuite il faut déterminer l'intervalle de variation où se situent
ces grandeurs critiques. Enfin chaque société doit fixer le degré d'injustice,
de destruction et d'endoctrinement que ses membres sont prêts à accepter pour
le plaisir d'idolâtrer les machines puissantes et de se plier docilement aux
injonctions des experts.
Effets du développement de la puissance mécanique :
A pied, les hommes sont plus ou moins à égalité. Ils vont spontanément à la
vitesse de 4 à 6 kilomètres à l'heure, en tout lieu et dans toute direction,
dans la mesure où rien ne leur est défendu légalement ou physiquement.
Améliorer cette mobilité naturelle par une nouvelle technique de transport,
cela devrait lui conserver son propre degré d'efficacité et lui ajouter de
nouvelles qualités: un plus grand rayon d'action, un gain de temps, un meilleur
confort, des possibilités accrues pour les handicapés. Au lieu de quoi, partout
jusqu'ici, le développement de l'industrie de la circulation a eu des
conséquences opposées. Dès que les machines ont consacré à chaque voyageur plus
qu'une certaine puissance en chevaux-vapeur, cette industrie a diminué
l'égalité entre les gens, restreint leur mobilité en leur imposant un réseau
d'itinéraires obligés produits industriellement, engendré un manque de temps
sans précédent. Dès que la vitesse de leur voiture dépasse un certain seuil,
les gens deviennent prisonniers de la rotation quotidienne entre leur logement
et leur travail.
La vitesse moyenne d'une voiture est de 6 km/h :
S'il exerce une activité professionnelle, l'Américain moyen dépense mille
six cents heures chaque année pour parcourir dix mille kilomètres; cela
représente à peine 6 kilomètres à l'heure. Dans un pays dépourvu d'industrie de
la circulation, les gens atteignent la même vitesse, mais ils vont où ils
veulent à pied, en y consacrant non plus 28 %, mais seulement 3 à 8 % du
budget-temps social. Sur ce point, la différence entre les pays riches et les
pays pauvres ne tient pas à ce que la majorité franchit plus de kilomètres en
une heure de son existence, mais à ce que plus d'heures sont dévolues à
consommer de fortes doses d'énergie conditionnées et inégalement réparties par
l'industrie de la circulation.
Effets du développement des transports mécaniques :
Passé un certain seuil de consommation d'énergie, l'industrie du transport
dicte la configuration de l'espace social. La chaussée s'élargit, elle
s'enfonce comme un coin dans le coeur de la ville et sépare les anciens
voisins. La route fait reculer les champs hors de portée du paysan mexicain qui
voudrait s'y rendre à pied. Au Brésil, l'ambulance fait reculer le cabinet du
médecin au-delà de la courte distance sur laquelle on peut porter un enfant
malade. A New York, le médecin ne fait plus de visite à domicile, car la
voiture a fait de l'hôpital le seul lieu où il convienne d'être malade. Dès que
les poids lourds atteignent un village élevé des Andes, une partie du marché
local disparaît. Puis, lorsque l'école secondaire s'installe sur la place, en
même temps que s'ouvre la route goudronnée, de plus en plus de jeunes gens
partent à la ville, jusqu'à ce qu'il n'y ait plus une seule famille qui
n'espère rejoindre l'un des siens, établi là-bas, sur la côte, à des centaines
de kilomètres.
Les coûts cachés du transport :
Il [l'usager] réclame des améliorations techniques des véhicules, des voies
de circulation et des horaires ; ou bien il appelle de ses voeux une
révolution qui organise des transports publics rapides en nationalisant les
moyens de transport. Jamais il ne calcule le prix qu'il lui en coûtera pour
être ainsi véhiculé dans un avenir meilleur. Il oublie que de toute
accélération supplémentaire, il payera lui-même la facture, sous forme d'impôts
directs ou de taxes multiples. Il ne mesure pas le coût indirect du
remplacement des voitures privées par des transports publics aussi rapides. Il
est incapable d'imaginer les avantages apportés par l'abandon de l'automobile
et le recours à la force musculaire de chacun.
Au final, la valeur qui importe est le temps :
La vitesse incontrôlée est coûteuse et de moins en moins de gens peuvent se
l'offrir. Tout surcroît de vitesse d'un véhicule augmente son coût de
propulsion, le prix des voies de circulation nécessaires et, ce qui est plus
grave, la largeur de l'espace que son mouvement dévore. Dès qu'un certain seuil
de consommation d'énergie est dépassé par les voyageurs les plus rapides, il se
crée à l'échelle du monde entier une structure de classe de capitalistes de la
vitesse. La valeur d'échange du temps reprend la première place, comme le
montre le langage : on parle du temps dépensé, économisé, investi,
gaspillé, mis à profit. A chacun la société colle une étiquette de prix qui
indique sa valeur horaire : plus on va vite, plus l'écart des prix se
creuse. Entre l'égalité des chances et la vitesse, il y a corrélation
inverse.
Le temps ne se gagne qu'aux dépends des autres :
Au-delà d'une vitesse critique, personne ne « gagne » du temps
sans en faire « perdre » à quelqu'un d'autre. Celui qui réclame une
place dans un véhicule plus rapide affirme ainsi que son temps vaut plus cher
que celui du passager d'un véhicule plus lent. Au-delà d'une certaine vitesse,
chaque passager se transforme en voleur qui dérobe le temps d'autrui et
dépouille la masse de la société. L'accélération de sa voiture lui assure le
transfert net d'une part de temps vital. L'importance de ce transfert se mesure
en quanta de vitesse. Il défavorise ceux qui restent en arrière et parce que
ces derniers composent la majorité, l'affaire pose des problèmes éthiques plus
généraux que la dialyse rénale ou les transplantations d'organes.
L'être humain, cet homo mobilis :
On n'a guère étudié les conséquences de la voiture sur le budget-temps (par
24 heures) des individus comme des sociétés. Les travaux déjà faits pour le
transport fournissent des statistiques sur le temps nécessaire par kilomètre,
sur la valeur de ce temps calculée en dollars ou sur la durée des trajets. Mais
rien n'est dit des frais de transport cachés : comment le transport dévore
le temps vital, comment la voiture multiplie le nombre des voyages nécessaires,
combien de temps on passe à se préparer à un déplacement. De plus, on n'a pas
de critère pour estimer la valeur de frais encore plus cachés : le
sur-loyer accepté pour résider dans un quartier bien relié au réseau des
transports, les dépenses engagées pour préserver un secteur du bruit, de la
saleté et des dangers physiques dus aux voitures. Ce n'est pas parce qu'on ne
calcule pas les dépenses en budget-temps social qu'il faut croire ce calcul
impossible, encore moins faut-il négliger d'utiliser le peu d'informations
recueillies. Elles montrent que partout, dès qu'une voiture dépasse la vitesse
de 25 kilomètres à l'heure, elle provoque un manque de temps croissant. Ce
seuil franchi par l'industrie, le transport fait de l'homme un errant d'un
nouveau genre : un éternel absent toujours éloigné de son lieu de
destination, incapable de l'atteindre par ses propres moyens, et pourtant
obligé de s'y rendre chaque jour. Aujourd'hui les gens travaillent une bonne
partie de la journée seulement pour gagner l'argent nécessaire pour aller
travailler. Depuis deux générations, dans les pays industrialisés, la durée du
trajet entre le logement et le lieu de travail a augmenté plus vite que n'a
diminué, dans la même période, la durée de la journée de travail. Le temps
qu'une société dépense en transport augmente proportionnellement à la vitesse
du moyen de transport public le plus rapide. À présent, le Japon précède les
États-Unis dans ces deux domaines. Quand la voiture brise la barrière qui
protège l'homme de l'aliénation et l'espace de la destruction, le temps vital
est dévoré par les activités nées du transport.
Le concept de monopole radical :
D'abord le monopole radical est institué par l'adaptation de la société aux
fins de ceux qui consomment les plus forts quanta ; puis il est renforcé
par l'obligation, faite à tous, de consommer le quantum minimum sous lequel se
présente le produit. La consommation forcée prend des formes différentes, selon
qu'il s'agit d'objets matériels où se concrétise de l'énergie (vêtements,
logement, etc.), d'actes où se communique de l'information (éducation,
médecine, etc.). D'un domaine à l'autre, le conditionnement industriel des
quanta atteindra son niveau critique pour des valeurs différentes, mais pour
chaque grande classe de produits on peut fixer l'ordre de grandeur ou se place
le seuil critique. Plus la limite de vitesse d'une société est haute, plus le
monopole du transport y devient accablant. Qu'il soit possible de déterminer
l'ordre de grandeur des vitesses auxquelles le transport commence à imposer son
monopole radical à la circulation, cela ne suffit pas à prouver qu'il soit
aussi possible de simplement déterminer en théorie quelle limite supérieure de
vitesse une société devrait retenir.
Le moyen de transport ultime, la bicyclette :
A bicyclette, l'homme va de trois à quatre fois plus vite qu'à pied, tout en
dépensant cinq fois moins d'énergie. En terrain plat, il lui suffit alors de
dépenser 0,15 calorie pour transporter un gramme de son corps sur un kilomètre.
La bicyclette est un outil parfait qui permet à l'homme d'utiliser au mieux son
énergie métabolique pour se mouvoir : ainsi outillé, l'homme dépasse le
rendement de toutes les machines et celui de tous les animaux.
Une double tendances, le vélo et l'automobile :
L'invention du roulement à billes marqua une quatrième révolution. Elle
permit de choisir entre plus de liberté et d'équité d'une part et une vitesse
et une exploitation accrues d'autre part. Le roulement à billes est un élément
fondamental dans deux formes de déplacement, respectivement symbolisées par le
vélo et par l'automobile. Le vélo élève la mobilité autogène de l'homme jusqu'à
un nouveau degré, au-delà duquel il n'y a plus en théorie de progrès possible.
A l'opposé, la cabine individuelle accélérée a rendu les sociétés capables de
s'engager dans un rituel de la vitesse qui progressivement les paralyse.
Ode à la bicyclette :
Un vélo n'est pas seulement un outil thermodynamique efficace, il ne coûte
pas cher. Malgré son très bas salaire, un Chinois consacre moins d'heures de
travail à l'achat d'une bicyclette qui durera longtemps qu'un Américain à
l'achat d'une voiture bientôt hors d'usage. Les aménagements publics
nécessaires pour les bicyclettes sont comparativement moins chers que la
réalisation d'une infrastructure adaptée à des véhicules rapides. Pour les
vélos, il ne faut de routes goudronnées que dans les zones de circulation
dense, et les gens qui vivent loin d'une telle route ne sont pas isolés, comme
ils le seraient s'ils dépendaient de trains ou de voitures. La bicyclette
élargit le rayon d'action personnel sans interdire de passer où l'on ne peut
rouler : il suffit alors de pousser son vélo.
Le vélo nécessite une moindre place. Là où se gare une seule voiture, on
peut ranger dix-huit vélos, et l'espace qu'il faut pour faire passer une
voiture livre a passage à trente vélos. Pour faire franchir un pont à 40 000
personnes en une heure, il faut deux voies d'une certaine largeur si l'on
utilise des trains, quatre si l'on utilise des autobus, douze pour des
voitures, et une seule si tous traversent à bicyclette. Le vélo est le seul
véhicule qui conduise l'homme de porte à porte, à n'importe quelle heure, et
par l'itinéraire de son choix. Le cycliste peut atteindre de nouveaux endroits
sans que son vélo désorganise un espace qui pourrait mieux servir à la vie.
La bicyclette permet de se déplacer plus vite, sans pour autant consommer
des quantités élevées d'un espace, d'un temps ou d'une énergie devenus
également rares. Chaque kilomètre de trajet est parcouru plus rapidement, et la
distance totale franchie annuellement est aussi plus élevée. Avec un vélo,
l'homme peut partager les bienfaits d'une conquête technique, sans prétendre
régenter les horaires, l'espace, ou l'énergie d'autrui. Un cycliste est maître
de sa propre mobilité sans empiéter sur celle des autres. Ce nouvel outil ne
crée que des besoins qu'il peut satisfaire, au lieu que chaque accroissement de
l'accélération produit par des véhicules à moteur crée de nouvelles exigences
de temps et d'espace.
La mobilité comme liberté fondamentale :
Les hommes naissent dotés d'une mobilité presque égale. Cette capacité innée
plaide en faveur d'une égale liberté d'aller où bon leur semble. Les citoyens
d'une société fondée sur des principes de liberté, d'égalité et de fraternité
défendront de toute diminution ce droit fondamental. Peu importe la nature de
la menace, que ce soit la prison, l'assignement à résidence, le retrait du
passeport ou l'enfermement dans un milieu qui nuit à la mobilité naturelle à
seule fin de transformer la personne en usager du transport. Ce droit
fondamental à la liberté, à l'égalité et à la joie de se déplacer ne tombe pas
en désuétude du simple fait que la plupart de nos contemporains sont attachés à
leur siège par leur ceinture de sécurité idéologique. La capacité naturelle de
transit est le seul critère utile pour évaluer la contribution réelle du
transport à la circulation globale. Il n'y a pas plus de transport que la
circulation ne peut en supporter. Il reste à souligner comment se distinguent
les formes de transport qui mutilent le droit de mobilité et celles qui
l'élargissent.
Si ces extraits ont éveillé votre curiosité, le texte intégral est
disponible sur le site infokiosques.net.