si, c'est vrai !

changer l'entreprise de l'intérieur, c'est mener une vraie guerre culturelle

Dans un article intitulé Changer l’entreprise de l’intérieur, c’est mener une vraie guerre culturelle, Jean-Philippe Decka - doctorant-chercheur à l’école Polytechnique - explore la possibilité de changer une entreprise de l’intérieur.

Il déplore que les modèles économiques alternatifs sont majoritairement des modèles de croissance et qu’ils ne remettent pas en question la pertinence de l’activité.

Les publications s’intéressent à des modèles de croissance alternatifs comme l’économie de la fonctionnalité où la vente d’un service ou l’usage d’un produit vient remplacer les modèles économiques centrés sur les volumes de vente. Ce sont des modèles intéressants, mais qui ont tous le point commun de ne pas interroger fondamentalement l’activité de l’entreprise, sa désirabilité, son utilité sociale. La recherche ne se demande presque jamais à quoi sert vraiment l’activité de l’entreprise, si cette activité contribue à répondre à des besoins authentiques et comment cela s’articule avec les enjeux sociaux et écologiques à une échelle sociétale.

Il préconise au contraire de remettre en question ses activités historiques et ses modèles économiques.

Cela implique de renoncer à certains business models, mais surtout à certaines activités. C’est ça le véritable enjeu de la sobriété. Et dans la pratique, on trouve très peu d’entreprises qui parviennent à faire cette bifurcation globale vers ces modèles de soutenabilité forte, de sobriété, ou de post-croissance.

A défaut de cette remise en question, le risque est de tomber dans le greenwashing.

On regarde donc des entreprises qui se transforment à la marge, peut-être améliorent certains de leurs indicateurs environnementaux grâce à « la magie de comptabilité », mais sans interroger leur utilité sociale et sans remettre en question leur insertion dans le jeu de la compétition mondiale et de la course à la croissance. On est dans un greenwashing désinhibé au vu des effondrements écologiques et sociaux en cours.

Comme le déclare Olivier Hamant, “recherchez la sobriété et vous obtiendrez de l’effet rebond, recherchez la robustesse et vous obtiendrez de la sobriété”.

Après avoir fait le constat qu’une majorité d’entreprise ne remettent pas réellement en question leur modèle économique, Jean-Philippe Decka est pessimiste sur la capacité des salariés à changer leur entreprise récalcitrante de l’intérieur.

Ce que je vais dire va peut-être paraître dur, mais je ne crois pas que l’on puisse fondamentalement changer les entreprises de l’intérieur. Il est clairement établi dans la littérature académique « critique » que la recherche de lucrativité telle qu’elle est pratiquée dans le monde de l’entreprise est incompatible avec la poursuite d’objectifs de sobriété et le respect des limites planétaires. Or, il y a une vraie fascination dans le monde de l’entreprise pour la profitabilité : les dirigeants, les actionnaires, mais aussi les cadres, les salariés, tous veulent continuer à développer des modèles économiques où l’atteinte de la rentabilité économique est vue comme un graal et toujours connotée positivement. Alors qu’il s’agit du cœur du problème. C’est une véritable hégémonie culturelle, et cela rend pratiquement impossible l’idée d’une transformation interne des entreprises capitalistes. Si les entreprises s’engagent dans des transformations vers la sobriété, c’est toujours à la marge, sur des petits pans de leur activité, qui ne sont souvent pas rentables et qui entrent donc en contradiction avec la nécessité de croître, et ne parviennent jamais à passer à l’échelle. Je ne connais pas un seul exemple d’une entreprise ayant opéré une bifurcation d’un modèle économique rentable vers un modèle de sobriété ou de post-croissance répondant à des enjeux sociétaux.

Aujourd’hui, ceux qui pensent changer les grandes entreprises de l’intérieur en allant convaincre leurs actionnaires mènent une lutte vaine. Pour moi, l’enjeu est plutôt de mener une bataille culturelle en interne pour opposer un rapport de force aux actionnaires. C’est à mon sens le rôle que peuvent avoir les responsables RSE ou les personnes engagées en matière de transformation durable dans les entreprises : utiliser leur capacité d’influence pour sensibiliser en portant un discours radical, utiliser les ressources du système économique en place pour mener des expérimentations sur d’autres modèles, créer des projets alternatifs.

D’après Jean-Philippe Decka, le changement viendra davantage de l’extérieur, mais les salariés à l’intérieur peuvent soutenir ces initiatives et en profiter pour faire changer leur entreprise de l’extérieur.

Même si l’on a conscience que l’on ne pourra pas rendre durables toutes les entreprises, chacun de nous peut lutter au sein de son organisation, en étant comme je le disais un allié interne pour les outsiders. Mais il est aussi essentiel de lutter hors du champ de l’entreprise. On peut militer sur le plan politique, pour faire émerger des réglementations et des cadres nouveaux, ne pas avoir peur de se mettre en danger socialement pour incarner une autre économie, une autre société…

Il trace même une perspective qui en ferait trembler plus d’un : nationaliser les entreprises qui n’oseraient pas passer le pas

Il faut que l’on prenne conscience collectivement que pour faire face au dépassement des limites planétaires et à ses conséquences, on doit dès maintenant renoncer à de nombreuses activités économiques, à la lucrativité des modèles économiques comme règle générale, que des secteurs entiers de l’économie doivent disparaître et que notre organisation sociale doit changer. Faut-il nationaliser les entreprises non-soutenables, pour organiser la transition, prendre en charge la reconversion des salariés et de toutes les activités dans les territoires qui dépendent de ces modèles obsolètes ?

Tout comme Jean-Marc Jancovici qui préconise une décroissance choisie (la sobriété) plutôt qu’une décroissance subie (la pauvreté), Jean-Philippe Decka préconise un changement volontaire (de l’intérieur) plutôt qu’un changement contraint (d’un facteur extérieur) qui interviendra forcément un jour ou l’autre.

En conclusion, si Jean-Philippe Decka dit vrai, les salariés vont avoir du mal à changer leur entreprise de l’intérieur, mais ils peuvent préparer le terrain et sensibiliser les esprits pour que l’entreprise soit prête à changer lorsqu’un événement externe à l’entreprise viendra remettre en cause son modèle économique.