si, c'est vrai !

j'aime pas Facebook

Le collectif Ippolita est auteur d’un livre intitulé j’aime pas Facebook (également disponible en français chez l’éditeur Payot et Rivages).

Le collectif estime que Facebook vient remplir un vide existentiel, la crainte de se confronter à soi-même. Plonger dans Facebook serait en quelque sorte une fuite de soi. Savoir communiquer avec les autres commence par l’acceptation de soi et la communication avec soi-même.

Il faut renverser l’idéologie de la transparence radicale et l’appliquer aux technologies que nous utilisons, à ces médias sociaux qui se disent immédiats et sont au contraire des intermédiaires opaques. Il est vital pour l’individu de maintenir des sphères privées, une intériorité secrète et personnelle, qui ne soit pas profilée ni profilable. Il est vital d’apprendre à passer du temps avec soi-même, dans la solitude et le silence, et d’apprendre à s’aimer, en affrontant la peur du vide, cette horror vacui intime que les médias sociaux essaient en vain de combler. Seuls les individus qui s’estiment et se plaisent suffisamment, malgré leurs points faibles, peuvent trouver assez d’énergie pour construire un espace communicatif sensé dans lequel rencontrer les autres. Seuls les individus qui ont acquis un savoir-faire qui va au-delà du faire savoir, c’est à dire des compétences qui prennent d’autres formes que celles de l’autopromotion, peuvent avoir quelque chose d’intéressant à communiquer et à partager. Une communication efficace exige qu’on ait des capacités d’écoute envers soi avant même que de savoir écouter les autres. Mais la logique algorithmique est insuffisante et humiliante. Ce n’est pas l’individu qui doit se rendre transparent pour la technique, mais bien la médiation technique qu’il faut rendre aussi transparente et compréhensible que possible pour les gens. Il faut expliciter les processus de construction des mondes partagés.

Si l’outil n’est pas au service de l’utilisateur, alors l’utilisateur finit au service de l’outil.

Le collectif élargit ensuite le périmètre de son étude en analysant ce qui fait qu’un collectif est pérenne ou non, en fonction du degré d’implication des membres du collectif et des attentes respectives de chacun.

Il sera d’autant plus difficile d’harmoniser un projet qu’il existe de grande différences d’investissement personnel. En effet, il est clair que ceux qui investissent le plus ne peuvent fournir encore davantage d’efforts ni pallier les manques, réels ou présumés, des autres. Il y a deux raisons à cela, deux raisons analogues mais opposées : la première est extérieure à l’individu. En s’investissant davantage, il risquerait de faire de l’ombre aux autres participants, en empêchant, dans les faits, l’autonomie diffuse. La seconde raison concerne l’individu lui-même : en fournissant plus d’efforts, il risquerait d’assumer trop de responsabilités, lesquelles, pour ne pas se transformer en sources de frustration (les phrases du genre « c’est moi qui fait tout ! » ou encore « je suis indispensable ! » sont les signes extérieurs de cette frustration) devraient recevoir en échange une certaines formes de reconnaissance que les autres ne sont pas disposés à offrir, pour ne pas disqualifier le collectif ni leur apport personnel. D’un point de vue écologique, faire plus ne signifie pas toujours mieux faire : la collaboration exige que les limites et les règles qui définissent ces limites soient constamment renégociées.

Le volontarisme pur est aveugle et même souvent contre-productif. Un déséquilibre sain et constructif vers le chaos et l’imprévisible créatif exige souvent qu’on recule de quelques pas pour mieux redistribuer ses énergies en faveur des autres, non pas par altruisme, mais pas stratégie. D’un côté, il faut éviter le déséquilibre excessif, et, de l’autre, il faut éviter le nivellement par le bas, en s’efforçant de ne pas suivre le rythme de celui qui manifeste le moins d’enthousiasme et le moins de disponibilité. Le fait de modérer les enthousiasmes revient souvent à imposer un point de vue conservateur, c’est-à-dire un point de vue déjà connu, qui ne sert pas à surmonter les difficultés. L’enthousiasme doit être encouragé par la confiance et la confiance doit avoir pour contrepoids l’esprit critique, c’est-à-dire la réflexivité. Les efforts réciproques doivent servir à développer l’espace autonome sans prendre appui sur le devoir ni sur les nécessités, mais sur le plaisir. Dans le cas contraire, les frustrations risquent de prendre le dessus. Le désir de domination personnelle se nourrit du désir des autres d’être dominés, et vice versa. Pour cette raison, l’équilibre doit être dynamique et se préparer à utiliser les énergies pour de nouvelles individuations, en évitant l’apparition de dynamiques hégémoniques et la cristallisation de hiérarchies. L’immobilisme ne peut être surmonté sans faire appel au résidu chaotique, au déséquilibre vers l’avant régulé par des méthodes partagées.

Créer et faire vivre un collectif n’est pas seulement une question d’outil de communication. L’outil de communication est même un sujet qui vient après les question humaines et interpersonnelles. Si l’outil de communication est un support au dialogue et à la discussion, il ne peut en aucun cas les remplacer.

vers un état d'exception permanent

Dans un article intitulé vers un état d’exception permanent, l’avocat Jean-Jacques Gandini dénonce les dérives potentielles et effectives de l’état d’urgence et de sa prorogation.

L’état d’urgence trouve son origine dans les prémices de la guerre d’Algérie. La France ne souhaitait alors pas déclarer l’état de siège car il aurait eu pour conséquence de transférer le “pouvoirs de police de l’autorité civile à l’autorité militaire”.

L’état d’urgence est donc un état d’exception qui se rapproche de l’état de siège mais où le pouvoir reste aux mains des civils, des élus.

L’état d’urgence actuellement en vigueur a été renouvelé deux fois déjà depuis sa mise en place en novembre 2015. Cependant, l’urgence d’un état ou d’une situation n’a de sens que temporairement, ou alors on constatera inévitablement des dérives.

L’histoire nous montre que toutes les lois d’exception […] sont par la suite détournées de leurs buts primitifs.

Ce à quoi nous assistons actuellement, c’est un changement de régime qui ne dit pas son nom.

La constitution d’un état a pour objet d’organiser le pouvoir, de le séparer afin d’éviter les abus de pouvoir. L’état d’urgence déroge à la constitution et vient donc en saper les fondements. Constitutionnaliser l’état d’urgence revient donc à vider la constitution de son sens premier.

Tant que durera l’état d’urgence, nous ne serons pas dans un état de droit. La présomption d’innocence n’est plus respectée : le gouvernement a interrogé le conseil d’état sur la possibilité de l’internement préventif de personnes fichées, sur la base de leur comportement suspect. Plus besoin d’enquête, plus besoin de procès, plus besoin d’un jugement (du pouvoir judiciaire), le pouvoir exécutif souhaite pouvoir priver de liberté des personnes n’ayant commis aucune infraction pénale.

Il faut dire tout haut ce changement de régime qui ne dit pas son nom.

flexibiliser le droit du travail ne peut pas réduire le chômage mais il peut le masquer

Un article intitulé flexibiliser le droit du travail ne peut pas réduire le chômage mais il peut le masquer analyse les réformes du droit du travail qui visent à plus de flexibilité sur le marché du travail.

[…] pour les entreprises, l’intérêt de la « flexibilité » est de faire reposer le coût des périodes de moindre activité sur l’assurance chômage, donc sur la collectivité, afin de conserver le maximum de profits pour les actionnaires.

C’est une affaire de partage des richesses entre les salariés et les actionnaires qui se joue derrière une réforme prétendument technique du droit du travail.

la France peut évoluer vers un régime autoritaire

Dans un article intitulé la France peut évoluer vers un régime autoritaire, le professeur de sciences politiques Yves Sintomer estime que la France pourrait évoluer rapidement vers un régime autoritaire.

Le premier [scénario] est celui qu’on appelle “la post-démocratie”, une notion développée par le sociologue et politologue britannique Colin Crouch. C’est un système dans lequel, en apparence, rien ne change : des élections libres continuent d’être organisées, la justice est indépendante, les droits individuels sont respectés. La façade est la même, mais la souveraineté réelle est ailleurs. Les décisions sont prises par les directions de grandes firmes, les acteurs des marchés, les agences de notation, ou par des organes technocratiques… En Europe, nous sommes déjà engagés dans cette direction.

Second scénario, plus heureux, celui d’une “démocratisation de la démocratie” : on vivrait alors un renforcement du politique face à l’économique, avec une participation citoyenne plus active. La démocratie se renforcerait sous des formes participatives et délibératives variées.

Troisième scénario, celui de l’autoritarisme. Il ne s’agit pas de dictature, mais de systèmes où, à la différence de la post-démocratie, la façade est remaniée : les élections existent mais la compétition électorale est restreinte ; les libertés (d’expression, d’association, d’aller et venir, de la presse…) sont amoindries par des lois liberticides ; la justice est moins indépendante… C’est la pente qu’ont pris les Russes, les Hongrois, les Polonais, les Turcs, et qu’on retrouve ailleurs, en Equateur ou au Venezuela par exemple. En Asie du Sud-Est, plusieurs régimes non-démocratiques sont allés ou vont, par une libéralisation très contrôlée, vers un tel modèle : je pense à Singapour ou à la Chine, deux pays où les droits y sont restreints.

En Europe de l’Ouest et en Amérique du Nord, c’est la France qui offre le plus de signes indiquant que ce scénario est possible. Même s’il n’est pas le plus probable.

Ce dernier scénario n’est qu’un scénario parmi les 3 qu’il anticipe, mais c’en est un.

Et le premier scénario - peut-être le plus probable étant donné que nous sommes “déjà engagés dans cette direction” - n’est pas vraiment heureux.

Reste le second scénario, le seul qui soit optimiste.

la tragédie des réfugiés doit provoquer un sursaut mondial

Dans un article intitulé la tragédie des réfugiés doit provoquer un sursaut mondial, Jean Ziegler estime que l’Union Européenne - comme de nombreux autres pays - ne respecte pas ses engagements vis-à-vis de la convention des Nations Unies sur les réfugiés, malgré les rapports sans ambiguïté du Haut Commissariat aux Réfugiés (HCR).

Près de 60 millions de réfugiés, apatrides, exilés dans le monde en 2015. Une progression phénoménale. Des humains martyrisés, spoliés, refoulés. Jean Ziegler, un des responsables de l’ONU, rappelle l’Europe à ses devoirs et dénonce ses manquements à la convention sur les réfugiés.

Le budget du HCR diminue tandis que celui de Frontex (le dispositif mis en place par l’UE pour contrôler les flux migratoires) augmente.

En 2013, le HCR dénombrait 11,7 millions de réfugiés.

En 2015, on compte 60 millions de réfugiés, apatrides, exilés dans le monde. On voit déjà poindre des stratégies de fermeture des frontières et les tensions s’accroissent sur la question de l’accueil des réfugiés. Les états et les organisations supra-étatiques ne savent pas gérer 60 millions de réfugiés.

En 2050, le changement climatique devrait occasionner 250 millions de réfugiés climatiques. Soit environ 5 fois plus qu’actuellement.

Fermer les frontières est inefficace. Il est plus que temps de comprendre que les réfugiés fuient et que la solution se trouve dans la résolution du problème qu’ils fuient, non dans la lutte contre leur fuite.

expliquer la radicalisation

Au delà de l’image classique de “l’islamiste s’étant radicalisé par internet”, deux articles recherchent des causes plus profondes à la radicalisation d’un individu :

La conclusion du premier article pose une bonne question :

La plupart de ces manifestations de rejet de la pensée dominante n’ont pas ou peu recours à la violence, du moins pas en France et pas actuellement, mais la question existe : quels sont aujourd’hui les moyens de s’opposer démocratiquement et de façon non violente à la pensée dominante ? Parallèlement, comment agir pour que les notions inclusives de liberté, égalité, fraternité, laïcité… ne deviennent pas discriminantes ou stigmatisantes ?

C’est finalement la question du fonctionnement de la démocratie qui est posé ici.

si vis pacem, para bellum

Dans un article intitulé ces pays vendeurs d’armes qui profitent bien de l’instabilité du monde et du regain des tensions, on apprend que la France - qui s’affiche en défenseur de la paix - tire profit des conflits en développant son commerce d’armement.

Les exportations d’armes tricolores se portent au mieux. La France est le cinquième pays vendeur d’armes au monde et l’un des principaux fournisseurs des émirats et dictatures du Moyen-Orient. Un état de fait qui suscite à peine le débat, alors que le Parlement est censé contrôler le respect d’un minimum de critères encadrant ces exportations sensibles. Pire, le gouvernement français se féliciterait presque du regain des « tensions internationales », qui dynamise le complexe militaro-industriel.

La démagogie fait parfois preuve d’un réel cynisme.

Si vis pacem, para bellum. Qui veut la paix prépare la guerre.

Cette citation, la France l’a faite sienne.

croissance, un culte en voie de disparition

Dans un article intitulé croissance, un culte en voie de disparition, Jean Gadrey estime que la croissance infinie est non seulement illusoire, mais également qu’elle va à l’encontre des objectifs climatiques que se sont fixés les états.

Même des économistes médiatiques commencent timidement à envisager l’hypothèse d’un monde sans croissance, du moins dans les pays dits avancés.

Si quelques économistes - constatant que la croissance tant attendue ne revient pas - commencent à évoquer un monde sans croissance, il ne saisissent cependant pas que l’explication de cette décroissance est à chercher du côté de l’environnement : l’épuisement des ressources naturelles.

Quelques hirondelles ne font pas le printemps, mais ces exemples ne sont pas insignifiants, bien qu’aucun ne fasse intervenir un facteur explicatif essentiel : l’épuisement, déjà en cours, de la plupart des ressources naturelles de la croissance. Matthieu Auzanneau, spécialiste du pic pétrolier, et Philippe Bihouix, expert des ressources fossiles et des minerais, en ont livré des constats rigoureux.

Pourtant, le culte de la croissance est à ce point ancré dans l’esprit des dirigeants politiques que, même lorsqu’ils tiennent des discours enflammés sur la lutte contre le changement climatique, ils s’empressent de rappeler qu’elle demeure un impératif.

Et dans tous les cas, la décroissance est souhaitable si l’on souhaite atteindre les objectifs de réduction des émissions de gaz à effet de serre que se sont fixés les pays de la conférence des parties.

Plus généralement, la croissance économique, même faible, est-elle compatible avec les taux de réduction des émissions de gaz à effet de serre aujourd’hui exigés pour ne pas franchir des seuils critiques de concentration dans l’atmosphère ?

Compte tenu de l’évolution passée de l’intensité CO2 du PIB ainsi que du PIB par habitant, la croissance est incompatible avec l’atteinte des objectifs fixés par le GIEC.

On doit à l’économiste Michel Husson des projections assez simples permettant de déterminer d’ici à 2050 le taux de croissance du produit intérieur brut (PIB) mondial — ou du PIB par tête — compatible avec les différents scénarios du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC). Il les a établies en fonction d’hypothèses sur le rythme de réduction de l’« intensité CO2 du PIB mondial ». Conclusion : « L’objectif plancher du GIEC [une division par deux des émissions globales entre 2010 et 2050] ne peut être atteint que par une combinaison d’hypothèses très optimistes sur le rythme de réduction de l’intensité CO2 du PIB [— 3 % par an, soit le double du rythme observé depuis vingt ans] et l’acceptation d’un ralentissement marqué de la croissance du PIB par tête [0,6 % par an en moyenne dans le monde]. Quant à l’objectif le plus ambitieux — une baisse des émissions de CO2 de 85 % d’ici à 2050 —, il semble complètement hors d’atteinte. » Il exigerait en effet une réduction drastique de l’intensité CO2, et une réduction absolue du PIB par tête.

Autant dire que la « croissance verte » est un mythe si l’on postule, en accolant ces deux termes, une croissance compatible avec la finitude des ressources matérielles (combustibles fossiles, minerais, terres arables, forêts, eau…) et avec une stricte limitation des risques climatiques et autres dommages causés aux océans, à la biodiversité, etc.

Si la croissance ne crée plus d’emploi et que les conditions de vie sur terre se dégradent, il est grand temps de changer de modèle et de faire passer les objectifs sociaux et environnementaux devant les objectifs économiques.

Le triangle idéologique du libéral-croissancisme — la compétitivité des entreprises fait la croissance, qui fait l’emploi — est d’un simplisme affligeant. Pourtant, il continue d’orienter les décisions politiques.

En réalité, les acteurs dominants du capitalisme néolibéral adorent le chômage comme dispositif disciplinaire les autorisant, d’une part, à freiner les revendications salariales et, de l’autre, à intensifier et précariser le travail pour accroître les profits. Aucun projet post-croissance n’aboutira s’il ne convainc pas que la « relance » du bien-vivre dans un environnement préservé est nettement plus efficace pour vaincre le chômage que les recettes éculées du libéral-croissancisme.

Et pourtant, la croissance n’est nécessaire à la création d’emplois que dans le modèle actuel, qui repose sur la quête perpétuelle de gains de productivité : produire toujours plus avec le même volume de travail. Dans ce modèle, une croissance nulle ou faible, plus faible que les gains de productivité, mène à la régression du volume de travail, et donc du volume d’emplois si le temps de travail moyen par personne reste inchangé. On peut certes alors revendiquer des mesures de réduction ou de partage du temps de travail — c’est même la réponse la plus efficace à la montée du chômage à court et moyen terme ; mais on ne sort pas pour autant du productivisme.

Une démocratie est censé donner le pouvoir au peuple, pas aux entreprises. Ce peuple doit déjà prendre conscience de son existence, reprendre le pouvoir, puis lutter pour un autre modèle.

Il appartient aux citoyens, le plus souvent en contournant les responsables politiques, et plus rarement avec leur appui, de s’insurger et de généraliser ces logiques où la triade compétitivité-croissance/consumérisme/emplois indécents-chômage cède la place à une autre : coopération-bien vivre/sobriété matérielle/emplois décents-activités utiles…

Les initiatives qui nous mènent vers un autre modèle existent déjà, il s’agit dorénavant des les partager, de les reproduire, et de changer la face du monde. Tout un programme !

tous responsables ?

Dans un article intitulé tous responsables ?, Christophe Bonneuil reviens sur la croissance de ces dernières décennies ainsi que sur l’empreinte écologique que celle-ci a eu sur notre environnement.

En violentant et en jetant sur les routes des dizaines de millions de réfugiés (22 millions aujourd’hui, 250 millions annoncés par l’Organisation des Nations unies en 2050), en attisant injustices et tensions géopolitiques, le dérèglement climatique obère toute perspective d’un monde plus juste et solidaire, d’une vie meilleure pour le plus grand nombre. Les fragiles conquêtes de la démocratie et des droits humains et sociaux pourraient ainsi être annihilées.

Il développe la notion d’échange inégal dans les échanges internationaux, instituant ainsi une domination de certaines régions sur d’autres.

Plus profondément, la conquête de l’hégémonie économique par les Etats-nations du centre a permis la suprématie de son élite capitaliste, ainsi que l’achat de la paix sociale domestique grâce à l’entrée des classes dominées dans la société de consommation. Mais elle a été possible qu’au prix d’un endettement écologique, c’est-à-dire d’un échange écologique inégal avec les autres régions du monde. Tandis que la notion marxiste d’« échange inégal » désignait une dégradation des termes de l’échange (en substance, le montant des importations que financent les exportations) entre périphérie et centre mesurée en quantité de travail, on entend par « échange écologique inégal » l’asymétrie qui se crée lorsque des territoires périphériques ou dominés du système économique mondial exportent des produits à forte valeur d’usage écologique et reçoivent des produits d’une valeur moindre, voire générateurs de nuisances (déchets, gaz à effet de serre…). Cette valeur écologique peut se mesurer en hectares nécessaires à la production des biens et des services, au moyen de l’indicateur d’« empreinte écologique », en quantité d’énergie de haute qualité ou de matière (biomasse, minerais, eau, etc.) incorporée dans les échanges internationaux, ou encore en déchets et nuisances inégalement distribués.

Et paradoxalement, plus le monde industriel utilisait d’énergie, moins cette énergie était utilisée efficacement. Mais à y réfléchir, ça n’est pas si étonnant : plus on dispose d’une ressource abondante et moins on prend garde à ne pas la gaspiller, inversement plus cette ressource se fait rare et plus on l’emploie avec parcimonie.

De même, au XXe siècle, la croissance forte des soi-disant « trente glorieuses » de l’après-guerre se caractérise par sa gloutonnerie énergétique et son empreinte carbone. Alors qu’il avait suffi de + 1,7 % par an de consommation d’énergie fossile pour une croissance mondiale de 2,1 % par an dans la première moitié du XXe siècle, il en faut + 4,5 % entre 1945 et 1973 pour une croissance annuelle de 4,18 %.

La concurrence entre le bloc communiste et le bloc capitaliste s’est soldé par la faillite du bloc communiste. Cela s’explique par le fait que le bloc communiste n’exploitait que les ressources des territoires du bloc communiste alors que le bloc capitaliste exploitait les ressources des territoires du bloc capitaliste mais également les ressources des territoires du tiers monde (les autres territoires, qui n’appartenaient à aucun des deux blocs).

La course aux armements, à l’espace, à la production, mais aussi à la consommation, à laquelle se sont livrés le bloc de l’Ouest et le bloc de l’Est durant la guerre froide a nécessité une gigantesque exploitation des ressources naturelles et humaines. Mais avec une différence notable : le camp communiste exploitait et dégradait surtout son propre environnement (échanges de matières premières avec l’extérieur proches de l’équilibre et nombreux désastres écologiques domestiques), tandis que les pays industriels occidentaux construisaient leur croissance grâce à un drainage massif des ressources minérales et renouvelables (avec des importations de matières premières dépassant les exportations de 299 milliards de tonnes par an en 1950 à plus de 1 282 milliards en 1970). Ces ressources provenaient du reste du monde non communiste, qui, lui, se vidait de sa matière et de son énergie de haute qualité.

Ce drainage fut économiquement inégal, avec une dégradation des termes de l’échange de 20% pour les pays « en voie de développement » exportateurs de produits primaires entre 1950 à 1972. Mais il fut aussi écologiquement inégal. Vers 1973, tandis que la Chine et l’URSS atteignaient une empreinte écologique équivalant à 100 % de leur biocapacité domestique, l’empreinte américaine était déjà de 176 %, celle du Royaume-Uni de 377 %, celle de la France de 141 %, celle de l’Allemagne fédérale de 292 % et celle du Japon de 576 %, tandis que nombre de pays d’Afrique, d’Asie et d’Amérique latine restaient sous un ratio de 50 %.

On comprend que le moteur de « la grande accélération » de cette période fut le formidable endettement écologique des pays industriels occidentaux, qui l’emportent sur le système communiste et entrent dans un modèle de développement profondément insoutenable, tandis que leurs émissions massives de polluants et de gaz à effet de serre impliquent une appropriation des fonctionnements écosystémiques réparateurs du reste de la planète. Cette appropriation creuse un écart entre des économies nationales qui génèrent beaucoup de richesses sans soumettre leur territoire à des impacts excessifs et d’autres dont l’économie pèse lourdement sur le territoire.

Après avoir pillé le tiers monde, après s’être écologiquement endetté, il est temps désormais de réduire notre empreinte écologique.

Après les crimes esclavagistes, coloniaux et totalitaires, voici donc l’idée de la valeur intangible de la vie humaine à nouveau menacée. Dès lors, comme le note l’archevêque sud-africain Desmond Tutu, autrefois engagé dans la lutte contre l’apartheid, réduire notre empreinte carbone n’est pas une simple nécessité environnementale ; c’est « le plus grand chantier de défense des droits de l’homme de notre époque ».

Dans un contexte concurrentiel, il est illusoire de s’attendre à une baisse volontaire de la part des états. Cette baisse ne pourra être que le résultat d’un rapport de force, d’une lutte où les idées du plus fort vaincront celles du plus faible.

A-t-on vaincu l’esclavage, il y a deux siècles, en demandant aux dirigeants des colonies et territoires esclavagistes de proposer eux-mêmes une baisse du nombre d’êtres humains importés ? Aurait-on accordé aux négriers des quotas échangeables d’esclaves ? De même, aujourd’hui, peut-on espérer avancer en comptant sur des engagements purement volontaires d’Etats pris dans une guerre économique effrénée, ou en confiant l’avenir climatique à la main invisible d’un marché du carbone à travers une monétisation et une privatisation de l’atmosphère, des sols et des forêts ?

Les citoyens doivent se mobiliser, se regrouper, pour devenir plus fort, pour devenir le plus fort.

de l'état de droit à l'état de sécurité

Dans un article intitulé de l’état de droit à l’état de sécurité, Giorgio Agamben estime que l’état d’urgence instauré en France en décembre 2015 dénote “une transformation radicale du modèle étatique”.

Il faut avant tout démentir le propos des femmes et hommes politiques irresponsables, selon lesquels l’état d’urgence serait un bouclier pour la démocratie.

Les historiens savent parfaitement que c’est le contraire qui est vrai. L’état d’urgence est justement le dispositif par lequel les pouvoirs totalitaires se sont installés en Europe.

Les libertés publiques sont clairement menacées par l’état d’urgence.

Dans un pays qui vit dans un état d’urgence prolongé, et dans lequel les opérations de police se substituent progressivement au pouvoir judiciaire, il faut s’attendre à une dégradation rapide et irréversible des institutions publiques.

Et quand les libertés publiques s’amenuisent, l’état de droit fait place à l’état de sécurité.

L’état d’urgence s’inscrit, aujourd’hui, dans le processus qui est en train de faire évoluer les démocraties occidentales vers quelque chose qu’il faut, d’ores et déjà, appeler Etat de sécurité.

Paradoxalement, l’état de sécurité a pour objectif de maintenir l’insécurité pour assurer sa propre pérennité.

Dans le modèle du Britannique Thomas Hobbes, qui a si profondément influencé notre philosophie politique, le contrat qui transfère les pouvoirs au souverain présuppose la peur réciproque et la guerre de tous contre tous : l’Etat est ce qui vient justement mettre fin à la peur. Dans l’Etat de sécurité, ce schéma se renverse : l’Etat se fonde durablement sur la peur et doit, à tout prix, l’entretenir, car il tire d’elle sa fonction essentielle et sa légitimité.

Il faut se méfier du mot “sécurité” qui est le prétexte à l’instauration de la surveillance généralisée des citoyens, et au maintien de la peur.

De même, la sécurité dont il est question aujourd’hui ne vise pas à prévenir les actes de terrorisme (ce qui est d’ailleurs extrêmement difficile, sinon impossible, puisque les mesures de sécurité ne sont efficaces qu’après coup, et que le terrorisme est, par définition, une série des premiers coups), mais à établir une nouvelle relation avec les hommes, qui est celle d’un contrôle généralisé et sans limites – d’où l’insistance particulière sur les dispositifs qui permettent le contrôle total des données informatiques et communicationnelles des citoyens, y compris le prélèvement intégral du contenu des ordinateurs.

Le risque, le premier que nous relevons, est la dérive vers la création d’une relation systémique entre terrorisme et Etat de sécurité : si l’Etat a besoin de la peur pour se légitimer, il faut alors, à la limite, produire la terreur ou, au moins, ne pas empêcher qu’elle se produise. On voit ainsi les pays poursuivre une politique étrangère qui alimente le terrorisme qu’on doit combattre à l’intérieur et entretenir des relations cordiales et même vendre des armes à des Etats dont on sait qu’ils financent les organisations terroristes.

La France n’est pas en guerre contre le terrorisme. Le terrorisme ne mène pas de guerre.

Une guerre contre le terrorisme est une contradiction dans les termes, car l’état de guerre se définit précisément par la possibilité d’identifier de façon certaine l’ennemi qu’on doit combattre. Dans la perspective sécuritaire, l’ennemi doit – au contraire – rester dans le vague, pour que n’importe qui – à l’intérieur, mais aussi à l’extérieur – puisse être identifié en tant que tel.

L’état de sécurité est un état policier, mais n’est plus un état de droit.

Maintien d’un état de peur généralisé, dépolitisation des citoyens, renoncement à toute certitude du droit : voilà trois caractères de l’Etat de sécurité, qui ont de quoi troubler les esprits. Car cela signifie, d’une part, que l’Etat de sécurité dans lequel nous sommes en train de glisser fait le contraire de ce qu’il promet, puisque – si sécurité veut dire absence de souci (sine cura) – il entretient, en revanche, la peur et la terreur. L’Etat de sécurité est, d’autre part, un Etat policier, car, par l’éclipse du pouvoir judiciaire, il généralise la marge discrétionnaire de la police qui, dans un état d’urgence devenu normal, agit de plus en plus en souverain.

C’est un avertissement que nous donne Giorgio Agamben : prenons garde à la dérive sécuritaire dans laquelle la France est en train de glisser.